Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

objet sexuel

Les petites histoires du machisme argentin

Publié le par Helix Bennington

Détail de la statue de la Plaza Francia dans le quartier Recoleta de Buenos Aires

Détail de la statue de la Plaza Francia dans le quartier Recoleta de Buenos Aires

De toute ma vie c’était la première fois que j’assistais à ce spectacle. Nous étions cinq femmes à attendre l’autobus 118 sur l’avenue Pueyrredón à Buenos Aires et un homme nous précédait dans la file. Lorsque vint le moment de grimper dans le transport en commun, notre homme se recula afin de laisser monter la gente féminine avant lui. Originaire d’un pays où la galanterie relève davantage aujourd’hui de l’ordre du concept théorique, j’avais trouvé l’attitude de cette créature d’une élégance folle.

L’expérience répétée je me suis rendue compte lorsque l’entrée ne tolérait pas deux personnes en même temps, qu’il était dans la coutume de donner la priorité au beau sexe. On prend vite goût à cette règle imparable, à tel point qu’on trouvera choquant le mâle indélicat qui n’aura pas honoré son « devoir » en pénétrant le premier dans une pièce. « Quel goujat » !

De la même façon si l’on se trouve en proie à quelques carences narcissiques, une simple promenade dans un des quartiers de Buenos Aires a la capacité de regonfler à bloc un égo féminin chétif. Car en Argentine, l’Argentin regarde ! C’est ainsi qu’en foulant le macadam porteño*, vous serez surprise de constater la compagnie de dix-milles paires d’yeux se plaisant à suivre la cadence de vos pas. Dans le métro ces mêmes yeux ne contempleront pas le plafond d’un air vague afin d’éviter de se heurter visuellement les uns les autres comme dans les transports parisiens. Au contraire, ils prendront leurs aises pour apprécier la joliesse de votre minois ou les courbes de la jeune fille assise à leurs côtés. Là où dans la capitale française les regards masculins sont plus rares et moins assumés…plus subtils tout simplement, il est parfois agréable de se sentir valorisée par ces œillades admiratives qui vous donneront l’impression d’être une descendante de Venus. Œillades par ailleurs distribuées à peu près à tout être humain propriétaire d’un décolleté.

Généralement, en même temps qu’il admirera vos gambettes extraordinaires en public, le mâle argentin vous servira une de ces petites phrases porteñas appelées piropos destinées à vous poser en rivale de Miss Univers. Le piropo allant du compliment courtois (et un peu niais) tel que : « vos yeux sont magnifiques, pourriez-vous m’en faire cadeau ? », aux remarques plus directes et beaucoup plus fréquentes du bipède masculin qui se plaira à souligner verbalement telle ou telle partie de votre anatomie. Le piropo se pratiquant dans la cité portuaire comme un sport national, vous pourrez trouver flatteur le fait de vous faire courtiser sitôt le pied posé hors de votre « home sweet home ».

Il est agréable de se sentir considérée par ces diverses marques d’attention, qui même si elles ne sont pas innocentes, agrémentent le quotidien. Toutefois à y regarder de plus près on notera que ces quelques détails de la vie de tous les jours offrent davantage la vision d’une femme argentine reléguée au rang d’objet sexuel. Certes il est tout à fait exquis de se voir ouvrir la porte, se sentir privilégiée en passant la première dans une pièce, s’assoir sur le siège qu’un Adonis vous aura précipitamment cédé dans le bus, observer votre concierge vous proposer ses muscles pour porter vos paquets chargés au retour des courses chez Coto*, se voir systématiquement invitée dans les cafés parce que l’addition sera toujours mise sous le nez de votre cavalier, se mirer à travers les longs regards flatteurs des inconnus dans le métropolitain, s’entendre susurrer des phrases élogieuses sur votre passage dans la rue…Cependant si hommes et femmes sont égaux, pourquoi Jojo s’évertue-t-il à se comporter différemment avec sa semblable ?

Ne chérissant pas les généralités, je me baserai sur mon seul ressenti quant à la question de la place des femmes dans la société porteña. L’un de ces ressentis concerne cette impression de « femme incapable sans la présence d’un homme », une femelle dépendante de la bonne volonté du mâle, de sa force physique, de son pouvoir économique…Car enfin si la galanterie souligne une certaine élégance, elle considère avant tout ces dames comme « amoindries » et dans l’attente perpétuelle du secours d’un sauveur. Ce qui en fin de compte relève du machisme. Le fait également de faire des activités en solo lorsqu’on est une femme à Buenos Aires ne paraît pas toujours d’une évidence lumineuse. Je prendrai en exemple le cinéma, lieu passé maître dans la réception des couples où l’on me demande constamment, alors que je ne me présente visiblement accompagnée que de moi-même et que de plus la séance a déjà commencé depuis un quart d’heure, combien d’autres places je souhaite acheter. De la même manière il est amusant de constater l’œil interrogateur au sein des gares routières et la tonalité surprise de ces : « viajas sola ?! » (« tu voyages seule ?! ») lorsqu’une fois descendue du bus on replace son sac à dos géant sur les épaules pour poursuivre librement son voyage à la routarde.

Revenons aux regards et aux petites phrases lancées sur votre passage en plein Buenos Aires. S’ils permettent de faire circuler le désir dans la société et donc de la dynamiser, ils créent néanmoins une impression d’« objetisation » de la femme argentine. Le fait d’être en effet commentée en permanence dans la rue au moindre croisement d’avec la gente à l’entrejambe protubérante donne la sensation d’être perçue comme un objet. Un objet que l’on se permet d’examiner sous toutes ses coutures et sur lequel monsieur n’hésite pas à donner son avis. L’inverse en Argentine ne se rencontre pas. Aucune fille ne s’autorise à haute voix l’éloge du « produit » mâle qui viendra de déambuler dans son champ de vision.

Pourquoi?

Du fait du poids de ces regards suivant avec insistance la silhouette de n’importe quelle personne de sexe féminin à peu près normalement constituée, plane une pression sur le physique beaucoup plus imposante qu’en France. Ce qui explique peut-être le côté « poupée » des Argentines arborant tenues coquettes ultra-stylisées, ongles des mains (et des pieds) toujours peinturlurés rouge flamboyant, souliers à talon immense et sac à main dernier cri. A la différence du pays gaulois et encore plus de l’Angleterre où diverses « tribus » proposent encore un style vestimentaire affirmé et assumé: hippie, punk, grunge, rappeur, gothique, androgyne, emo…la capitale portègne produit de petites figurines en série dépourvues au final de marque identitaire.

Cette pression concernant l’apparence extérieure dont fait partie le corps a pour conséquence le recours très important des femmes argentines à la chirurgie esthétique. En 2007 le territoire occupe la 3ème place mondiale, derrière le Brésil et les Etats-Unis quant au nombre d’interventions par habitant*. Ici la chirurgie plastique relève du même ressort que la psychanalyse: tout le monde y fait appel. A l’occasion par exemple de la grande fête réalisée en l’honneur des 15 ans d’une jouvencelle venant de famille aisée, cette dernière se verra la plupart du temps proposer comme choix de cadeau : un voyage à Disneyland ou le façonnage d’une nouvelle paire de seins. Comme le titrait un célèbre soap opera colombien : « Sin tetas no hay Paraíso » (Sans seins point de Paradis)*.

A l’inverse de l’Europe où les sexes se confondent pour mieux jouer avec les registres censés appartenir au genre opposé, le pays à la bannière ensoleillée maintient le grand écart. Un homme doit être fort, viril, il doit afficher un corps d’homme. Une femme doit être belle, féminine et arborer un corps de femme. Les différences corporelles sont très marquées et si on n’a pas le corps qu’il faut, la médecine se chargera de vous l’offrir. On reste dans un schéma binaire où chacun a une place bien définie.

L’importance attribuée au physique de ces demoiselles vaut peut-être également parce qu’on ne leur demande pas autre chose. En France un corps un peu ingrat sera « pardonné » car on attendra de la jeune fille d’autres qualités que simplement d’être agréable à la vue. « Sois belle et tais-toi » semble encore faire partie d’une certaine pensée argentine.

Enfin, si le machisme a encore la part belle dans le pays du tango, c’est peut-être parce qu’il n’a pas connu les deux guerres mondiales subies par le vieux continent qui durant l’absence des hommes au front a dû continuer à produire et vivre grâce aux femmes qui investirent dès lors, la sphère professionnelle et publique, s’émancipant de plus en plus pour donner naissance au mouvement féministe des années 60.

« On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin.»* disait Simone de Beauvoir. Reste à savoir quelle femme les Argentines ont envie de devenir.

 

Helix Bennington

 

* Originaire de Buenos Aires.

*http://lapresseaffaires.cyberpresse.ca/economie/200901/06/01-680721-la-chirurgie-esthetique-nouvelle-attraction-en-argentine.php

* « Sin Tetas No Hay Paraíso » est une célèbre série télévisée colombienne, produite et diffusée par « Caracol TV ». L’histoire se base sur le roman éponyme écrit par Gustavo Bolivar.

* Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe 1, Gallimard. 1949, pages 285 et 286.

Article publié sur: http://tout-ca.com/2010/04/21/les-petites-histoires-du-machisme-argentin/

Voir les commentaires