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cafe

Des effets du café et autres péripéties matinales

Publié le par Helix Bennington

Les Inconnus - Youpi Matin (Attention: l'Article est en dessous!)

Il n'y a pas de bon moment. Il n'y a pas d'instant parfait, de conditions idéales. J'aurais écrit sur n'importe quoi. Le bois de la table du bureau sur lequel trônent mes affaires d’assistante de français en Allemagne, le mur blanc de la tiède salle des professeurs, la boîte en carton remplie des fiches pastel destinées aux élèves de 6ème. N’importe quel support constituait un réceptacle potentiel à la subite giclée d’encre dont ma plume se vidait. Il n’y a pas de bon moment. C’est pour ça que ça a commencé.

Je me suis vue ce matin, déambuler dans les couloirs silencieux du Gymnasium (l’équivalent d’un bon lycée en France) comme une toxico en manque. Les yeux vermeils, la pensée confuse, la marche incertaine, le regard hagard. Je m’étais pourtant couchée à la limite du crépuscule (conception personnelle du temps) hier : 23h ! Toutefois, malgré neuf heures de sommeil j’étais quand même parvenue à me réveiller crevée et évidemment en retard (une de mes marques de fabrique qui si elle soulignait une insouciance candide du temps de mes fraîches années estudiantines, s’avérait constituer un gros handicap au sein du monde adulte).

En retard…Lorsque je pressens que les transports en commun ne se hisseront pas à la hauteur de mes espérances de téléportation, je fais le deuil d’un billet rose de dix Euros et me résous à courir jusqu’au territoire salvateur des taxis. Là, je hurle avec mon allemand trébuchant au chauffeur que je suis en retard et m’imagine dans le film "Taxi"1, cliente d’un conducteur qui juste pour mes beaux yeux rouges, va démarrer en trombe et brûler tous les feux sans le moindre accident pour me déposer complètement stone devant le palais lycéen. Je n’ai pas même eu le temps de coller mes lentilles de contact. Ma vision est en mode impressionniste. J’arrive deux minutes avant que le cours que j’assiste ne commence, tremblante, blafarde, pour finalement apprendre que mon exposé sur la Nouvelle-Calédonie est reporté à la semaine suivante. A la place de ma prestation, les regards bleus des têtes blondes jouiront d'une séance de cinéma. L’énorme téléviseur noir de jais trône face aux élèves de 11ème (comparable à une 1ère française). Mission : repérer puis expliquer les différentes expressions typiquement québécoises défilant dans un nanar canadien. Durant le visionnage, je ne peux m'empêcher de prêter attention aux mots doux que Morphée me susurre dans le creux de l’oreille afin de m’attirer jusqu’à lui. Je rêve de plonger ma tête dans mes bras devenus mous, de m’affaler sur mon énorme dossier d’où dépassent ça et là quelques photographies de cocotiers surplombant un sable aux tonalités diaphanes et une mer turquoise.

Après ces deux heures passées à repousser les avances de ce charmant Don Juan de Morphée, le son de la cloche retentissante m’injecte d’un coup suffisamment de bonheur dans le cerveau pour m’enfuir de cette classe ensorcelée d’ondes assoupissantes et regagner avec mon collègue, la sacro-sainte chapelle salle des enseignants (une sorte de club très privé et très select d’où les êtres inférieurs surnommés vulgairement : « collégiens » ou « lycéens » sont exclus). A l’entrée de cette large pièce, a été aménagée une petite cuisine où siègent en permanence et en évidence trois cafetières ayant pour objectif de réveiller les esprits embrumés. Etat d’alerte, cas d’urgence ! J’ai encore quatre heures à tenir durant cette journée. La grosse Gertraud occupe tout l’espace devant les précieux objets. J’entame une respiration par le ventre afin d’éviter d’assassiner sur le champ cette connasse, cette truie, cette dame. Puis la lumière fut. La hanche droite de Gertraud décrivit un arc de cercle d’une valeur de AB3+BC2. Je me faufile alors entre deux bourrelets et me jette sur l’un des récipients comme une lionne sur une antilope, renversant au passage lait, sucrettes, biscuits. J’ingurgite trois grosses tasses d’affilé que j’avale cul sec. L’amertume du liquide est immonde. Qu’importe. J’attends les effets. J’attends. J’attends. Qu’est-ce que c’est long ! Ah !...Ca y est, le contact avec l’hémoglobine s’est opéré. Je commence à présent à ressentir un certain plaisir à écouter les palpitations de mon corps au beau milieu de l’antre des savants.

Ca ne me réveille pas, ça m’excite. Je passe de la torpeur végétative au pic maniaque2Mon pied droit se met à battre l’air. Ma mâchoire se crispe derrière mes lèvres serrées. Mes organes miaulent dans leurs abysses et tout le défi consiste à paraître détendue quand tout se tord à l’intérieur. Le café accentue la liste des possibles imaginaires et accélère le mouvement de chaque parcelle de ma pensée. Il me donne envie de gifler ma consœur en pleine discussion placée trop près de moi, de mordre dans la première matière comestible à portée de main et de m’empaler sur l'excroissance phallique d’un de ces jeunes bipèdes allemands en exercice aujourd’hui. Il donne envie de cracher hors de soi, d’éjaculer par la plume tous les mots qui se bousculent là-haut, tout cela dans la mélodie de la langue de Goethe que l’ébène liqueur rend belle. C’est comme brûler de l’intérieur sans que les autres n’en soupçonnent rien. Il me donne envie de vomir et de courir en même temps. Il saccade ma main sur la lisseur du papier, comme les mouvements de ma tête. Il me fait connaître une envie puissante et soudaine de quelque chose d’autre que j’ignore.

La sonnerie vient de retentir. Combien de temps s’est-il écoulé ?

Non, il n'y a pas de bon moment pour écrire. 

 

Helix Bennington

1 "Taxi" est un film français réalisé en 1998 par Gérard Pirès. Ce taxi se distingue des autres car il roule excessivement vite sur les routes.

2 Un épisode maniaque est caractérisé par une modification de l’humeur et la survenue de certains symptômes comme une excitation, une exaltation, une euphorie, de l’activité sans repos, de l’agitation improductive, une diminution de la pudeur, une accélération de la pensée, un besoin important de parler, une assurance excessive, une réduction du besoin de dormir, un sentiment altruiste, une hypersensibilité affective, une labilité émotionnelle, parfois la négligence de l'alimentation ou de l'hygiène, etc. 

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